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Le Myosotis Savoie Dauphiné

La Franc-Maçonnerie anglaise et Dieu – Suite et fin : Les limites de l’universalisme maçonnique

2 Novembre 2015 , Rédigé par FeuDuSoleil

Commençons par quelques rappels des deux articles précédents (ici et ) :

1) Concernant Dieu.

Si les documents officiels de la GLUA ne mentionnent jamais directement Dieu, mais juste un Être Suprême (« Basic principles » de 1929 ou « Aims and relationship » de 1949), la GLUA a par plusieurs fois communiqué pour lever toute ambiguïté. L'Etre Suprême au sens GLUA est Dieu :

  • Déclaration GLUA de 1885 (à l'adresse du Grand Orient de France) : « La Grande Loge d'Angleterre soutient et a toujours soutenu que la croyance en Dieu est la première grande marque de toute vraie et authentique Maçonnerie, et qu'à défaut de cette croyance professée comme principe essentiel de son existence, aucune association n'est en droit de réclamer l'héritage des traditions et des pratiques de l'ancienne et pure Maçonnerie »
  • Déclaration GLUA de 1950 (à l'adresse de la Grande Loge d'Uruguay) : « Tout homme sollicitant son entrée dans la Maçonnerie doit professer la croyance en l’existence d’un être suprême : Dieu invisible, spirituel et tout-puissant… Aucune tolérance n’est permise à l’égard de cette croyance, même au niveau le plus bas… »
  • Aujourd’hui encore (site web de la GLUA) : « La Franc-maçonnerie exige la croyance en Dieu et ses principes sont communs à la plupart des grandes religions du monde ».

2) Concernant Sa volonté révélée.

Pour la GLUA il n'y a pas une totale liberté dans la conception de Dieu, non religieuse comme par exemple le déisme, le panthéisme, et encore moins un concept philosophique ou un principe. Pour la GLUA le GADLU est Dieu, LE Dieu des religions révélées, et pour devenir francs-maçons les candidats doivent faire partie d'une religion monothéiste qui possède un livre saint sur lequel le candidat à l’initiation devra prêter son obligation :

  • Déclarations GLUA de 1950 : « La Maçonnerie n’est pas un mouvement philosophique, admettant toute orientation et opinion. La vraie Maçonnerie est un système de morale, un culte pour conserver et répandre la croyance en l’existence de Dieu pour aider les Maçons à régler leur vie et leur conduite sur leur propre religion quelle qu’elle soit, mais ce doit être une religion monothéiste qui exige la croyance en Dieu comme être suprême, et ce doit être une religion ayant un livre sacré sur lequel l’initié puisse prêter serment à l’Ordre maçonnique. Aucun livre de la Loi morale ne peut être substitué au Livre de la religion… Le Credo est strict, étroit et absolument rigide ».
  • Aujourd’hui encore (site web de la GLUA) : « Tous les francs-maçons sont censés avoir une croyance religieuse ». Ou encore "Chaque candidat est exhorté à pratiquer sa religion et à considérer son livre saint comme la norme infaillible de la vérité ».

Et sur FreemasonryToday.com, organe officiel de la GLUA, on peut lire : « Freemasonry is not a religion, but a society of religious men ». Traduction : « La Franc-Maçonnerie n’est pas une religion, mais une société d’hommes religieux ».

Ainsi, pour résumer, le maçon anglais est (ou devrait être) un homme, « croyant en Dieu », « religieux », qui considère le Livre Sacré de sa religion comme « la norme infaillible de la vérité ». Ce qui revient à considérer que sans Livre Sacré, suffisamment sacré pour que la prestation de serment du candidat ait une valeur, point d’initiation, et point de maçon.

  • Basic Principles 1929 : « Que tous les initiés prennent leurs obligations sur, ou en pleine vue, du volume de la Loi Sacrée ouvert, de manière à symboliser la révélation d'en haut qui lie la conscience de l'individu particulier qui est initié »
  • Basic principles 1989 : « Tous les francs-Maçons placés sous sa juridiction doivent prendre leurs obligations sur ou en pleine vue du volume de la Loi Sacrée (qui est la Bible) ou sur le livre qui est considéré comme sacré par l'homme concerné »
  • Réaffirmation de 2009 : « La Bible, déclarée par les francs-maçons comme le Volume de la Loi Sacrée, est toujours ouvert dans les Loges. Chaque candidat est tenu de prendre son obligation sur ce livre ou sur le Volume qu'il tient capable, pour sa foi particulière, de transmettre la sainteté d'un serment ou de la promesse, prise sur elle »

Universalité ou ouverture ?

Ces précisions concernant Dieu et la religion étant faites, il est difficile d’accorder à la franc-maçonnerie anglo-saxonne le caractère d’universalité dont elle se revendique : les femmes en sont exclues, les athées aussi, ainsi que tous ceux qui n’appartiennent pas à une religion monothéiste révélée.

Il faut par contre reconnaitre une certaine forme d’ouverture, car si la franc-maçonnerie des origines – opérative - était fondamentalement chrétienne, et même catholique (« Celui qui veut embrasser ce métier doit aimer Dieu et la sainte Église » - Regius 1390), celle pratiquée aujourd’hui par la GLUA est ouverte aux candidats des religions monothéistes dont les fidèles peuvent prêter serment sur leur Livre Sacré. Cette « ouverture » s’est cependant faite très progressivement.

Une évolution lente

Les « Old Charges » qui contenaient pour la plupart des prières et invocations à la Sainte Eglise, la Sainte Vierge, et tous les Saints, évoluent lentement d’une orthodoxie catholique vers un dogmatisme plus en lien avec la Réforme et l’anglicanisme. Les créateurs de la première Grande Loge en 1717 étaient ainsi tous des chrétiens sincères, mais aussi emprunts de l’esprit des lumières qui règne en Angleterre à cette époque, et d’une tolérance religieuse qui permet à des chrétiens de tous bords, catholiques, anglicans, protestants ou même quakers, de se fréquenter en Loge.

C’est cet héritage à la fois des Old Charges, de l’esprit des Lumières, et cette tolérance religieuse que l’on retrouve dans les constitutions d’Anderson de 1723. Puis le théisme noachite des constitutions d’Anderson de 1738 ouvrit plus clairement les loges aux candidats de confessions juive et musulmane, même si rien dans la version de 1723 n’interdisait les candidats de ces confessions. On sait d’ailleurs que dés 1721 des candidats de confession juive sont entrés dans l’Ordre.

Tout ceci conduira d’ailleurs à la première condamnation par l’Eglise Catholique (In eminenti - 1738) rendant la Franc-Maçonnerie interdite aux catholiques, un des motifs étant l’inter-confessionnalité des assemblées maçonniques.

Francs-maçons chrétiens, juifs, ou musulmans, l’ouverture s’est elle arrêtée aux religions abrahamiques ? Non, mais il faudra du temps, beaucoup de temps. La maçonnerie anglaise de la Grande Loge de Londres va connaître un essor important, et pas seulement en Angleterre ou sur le continent mais dans tout l’empire colonial anglais.

Les Indes au 18 et 19ème siecle: l'universalisme maçonnique mis à l’épreuve

Dés 1730 des loges sont ouvertes en Inde. Constituées exclusivement de membres européens, elles vont très vite être confrontées à la diversité, tant ethnique que religieuse et seront amenées à revoir leurs critères d’adhésion. Mais au tournant du 18ème siècle, le bilan est léger, seuls quelques Indiens avaient été initiés, la plupart étant musulmans.

Il faudra attendre l’ouverture de la Loge « Rising Star of Western India N° 342 » pour voir la tendance s’inverser. Cette loge résulte de l’éviction - par deux fois - d’un candidat de la communauté Parsi de Bombay qui souhaitait rejoindre une Loge d’européens. Il faut savoir que l’exclusion pour raison raciale était chose possible à cette époque dans les loges… Ce sont des maçons européens, favorables à l’initiation des Indiens, mais minoritaires au sein de la loge qui refusa ce candidat, qui permirent la création de la « Rising Star of Western India ».

Cependant cette Loge située à Bombay n’initiait que des Indiens. C’est ainsi que deux systèmes maçonniques parallèles se développèrent à Bombay, un européen et un indien. On était donc loin de l’universalisme revendiqué par la maçonnerie anglaise : la FM universelle était plutôt communautaire...

En 1863 la GLUA confirma que les Parsi étaient initiables car leur culte était monothéiste ; quelques loges européennes permirent alors l’initiation de cette catégorie de candidats indiens. C’est ainsi qu’en 1873 la ville de Bombay comptait 15 loges : 7 européennes, 5 indiennes et 3 mixtes. Il faudra attendre le début du 20eme siècle pour que les loges « mixtes » se multiplient, sous l’impulsion de la Grande Loge d’Ecosse, pour cimenter l’empire.

Si la GLUA confirma la compatibilité des croyances des Parsi avec la FM anglaise, elle exprima une certaine hostilité à l’initiation de candidats Hindus du fait de leur polythéisme. Il faudra attendre encore un peu, afin que les anglais comprennent les cultes Hindus, et notamment que la foi brahmane repose sur la croyance en un Grand Super Intendant, « compatible » avec le GADLU, pour que les candidats hindus soient acceptés dans les Loges.

Naissance du concept de Volume de la Loi Sacrée

C’est dans ce contexte particulièrement riche et complexe que sont les Indes du milieu du XIXème siècle que naitra le concept de « Volume de la Loi Sacrée » (Volume of the Sacred Law) qui permettra aux candidats musulmans, parsis, sikhs ou hindous de prêter serment non sur la Bible, mais sur les Livres Saints de leurs religions respectives.

Cette ouverture progressive aux religions pratiquées par les autochtones se fera aussi dans d’autres régions que l’Inde. En Asie notamment, la Franc-Maçonnerie s’ouvrira aux bouddhistes, aux taôistes, aux adeptes du confucianisme… mais toujours suite à des questionnements sur la compatibilité de ces religions avec la vision anglaise du Dieu révélé. Ces questionnements, d’autres Grandes Loges se les poseront au cours du temps, à l’image de la Grande Loge du Massachussetts qui en 1915 se posait la question de l’éligibilité des candidats non chrétiens, et notamment bouddhistes ou adeptes de Confucius.

C’est ainsi que les Livres Traditionnels aujourd’hui admis par la Franc-maçonnerie anglo-saxonne sont assez nombreux (liste non exhaustive)

  • La Bible, composée de l'ancien et du nouveau testament
  • La Torah pour les juifs
  • Les Védas de l'Hindouisme
  • Le Tripitaka du Bouddhisme
  • Le Coran pour les musulmans
  • Le Tao The King pour les Taoïstes
  • Les Quatre Livres de la doctrine de Koung-Fou-Tseu
  • Le Zend Avesta du Zoroastrisme

mais toutes les Grande Loges de la maçonnerie « mainstream » n’ont pas la même liste de Volumes de la Loi Sacrée. Ainsi la Grande Loge de Californie reconnaitrait 14 Volumes de la Loi Sacrée, soit 6 de plus que la GLNF qui elle en reconnait 8 (ceux cités plus haut).

Dans certaines Loges de par le monde plusieurs de ces Volumes de la Loi Sacrée sont présents en même temps, pour une cérémonie d'initiation, voire en permanence.

La Franc-Maçonnerie anglaise et Dieu – Suite et fin : Les limites de l’universalisme maçonnique

Conclusion : Une maçonnerie plus ouverte qu’à ses débuts, mais toujours pas universelle…

Alors que les constitutions d’Anderson interdisaient « le libertin irréligieux », « l’athée stupide » mais aussi les femmes, tout en affichant un certain universalisme (« nous sommes tous de la Religion universelle dont il a été parlé ; comme aussi de toutes les Nations, de toutes les Langues et de toutes les familles », Constitutions 1723), nous avons vu que les candidats appartenant à des religions non chrétiennes ou juive ont d’abord été refusés dans les Loges anglaises, puis qu’ils furent progressivement acceptés.

A chaque fois l’examen de l’éligibilité des candidats de telle ou telle croyance se résuma à savoir si ces croyances revenaient à une croyance en un Dieu unique, au sens où les maçons anglais l’entendent, ce qui reviendra en fait pour les autorités maçonniques à classer les communautés religieuses selon leur compatibilité avec la franc-maçonnerie anglaise : les deux critères principaux et rigides étant la croyance en un Dieu unique et l’existence de sa révélation au travers d’un Volume de la Loi Sacrée.

L'idéal universaliste de la franc-maçonnerie anglo-saxonne a été donc été limité dés les débuts de sa création, mais au fil du temps ces limites ont évolué. Ceci prouve que ces limites ne sont pas immuables, et que la maçonnerie n'est pas figée. On peut donc espérer qu’un jour ces limites seront suffisamment repoussées pour promouvoir la cause de tous ceux pour qui l’entrée des Loges reste encore prohibée et dont la liste est relativement longue, hommes ou femmes, sans pour autant prôner la mixité, qu’ils aient des croyances polythéistes, panthéistes, déistes… ou encore qu’ils soient bouddhistes de la secte des Hinayana (1/3 des bouddhistes qui ne croient pas en un Être Suprême), et enfin tous ceux qui croient en un principe transcendant, créateur et ordonnateur de l’univers, concept qui me semble être le minimum requis qui soit compatible avec la symbolique maçonnique.

Bibliographie

« Gould’s History of Fremasonry throughout the world – vol IV», Chap 7, 1936

« Separate but Universal : The First Native Lodges in British India », Roosevelt Centre for the Study of Civil Society and Freemasonry, UCLA, Los Angeles, 22-23 March 2014

« Non-christian Candidates », GL Massachussets, Boston 1915, The Builder, octobre 1916

« The Volume of the Sacred Law in multi-faith Freemasonry », Sunday Masonic Paper n° 728

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